Il y a toujours des surprises en studio, a vrai dire l'univers des studios d'enregistrement est un univers de surprises, d'inconnu, rien ne perdit ce qu'il va se passer. Il n'y a pas de place pour la routine, les longues heures a rester les yeux livides devant un ordinateur ou laisser son esprit voguer dans les dérisoires échappatoires de son esprit ligoté par un mode du travail qui m'a rien perdu du fordisme des temps révolus.
Il arrive toujours un groupe sorti de nulle part qui offre une bonne surprise, un groupe dont on n'avait jamais entendu parler et qui comme la foudre vient électrocuter votre morosité musical : « regarde comme le monde est vaste, tu n'as encore rien écouté » semble t-il nous souffler.
ROVO... quatre lettres griffonnées au crayon sur le planning avec mon nom a coté. En effectuant une petite recherche sur Internet je n'obtient qu'une page officielle sombre sans aucune information succincte, des vidéos psychédéliques sur Youtube, aucun visage, aucune paillette, pas de place pour le showbiz. La road map de l'enregistrement par contre met tout de suite la pression : Twin Drum (deux batteries), percussions, violons électrique, synthétiseur, basse, guitare... Une formation pour le moins unique et un petit mot de l'ingénieur qui me suggère de virer tout ce qu'il y a dans le studio.
Chose promise chose faite j'arrive en studio tôt le matin et jette dehors tous les pieds de micros, toutes les porte partitions, les stands, les paravents acoustique, le piano Rhodes, bref tout... Le groupe arrive, chargé a blocs, la première journée sera entièrement dédiée au setting, au montage des batterie, a la préparation des instruments. Quatre camionnettes, des allers retours incessants entre la surface et les entrailles de la terre. Des instruments que je n'ai jamais vu ne cesse de pleuvoir : percussions brésiliennes, africaines, chinoise, japonaises instruments crées de toute pièces, batteries customisées... Amplis de guitares modifiés, boîtiers d'effets par centaines. Des violions électriques par dizaines pour le violoniste Katsui Yuji qui branche ses violons dans des ampli guitares les fait saturer, les cordes pleurent et hurlent une lancinante mélodie que j'ai déjà entendue quelque part. Entre temps l'ingénieur du son Masuko Tatsuki qui est aussi le claviériste du groupe débarque chargé d'un Yamaha DX7 proche de l'agonie, d'horloges numériques tournant au rubis, d'une batterie de micros australiens Rode qui ont plutôt mauvaise réputation dans le monde professionnel. Avec lui, dans la sueur, je monte peu a peu l'énorme terrain de jeu de ROVO, Masuko-san est un individu vraiment sympathique, très ouvert d'esprit qui se passionne pour son métier et sa musique. A la fois musicien et ingénieur, il incarne tout a fait ce dont j'aspire à devenir. Apres avoir réussi a mettre en place le setting il charge un cd fraîchement sorti du mastering et me crispe d'excitation quand j'entend fredonner la voix de Furukawa Miki, une artiste apparue dans mon univers sonore il y a environ un an ou deux. J'apprend par la suite qu'il est aussi ingénieur pour Furukawa Miki, qu'il a entièrement produit le groupe auquel elle appartenait auparavant : Supercar. Etrangement de nombreux éléments qui n'avaient aucun lien entre eux se mettent doucement en place et me laissent apercevoir un univers dont j'ignorais encore l'existence. J'apprends aussi que Katsui Yuji le violoniste est musicien pour Furukawa Miki, signature sonore unique et tout de suite reconnaissable. Mais aussi que le batteur Yoshigaki Yasuhiro est batteur pour Furukawa Miki et la vénérable Andou Yuko. En approchant Supercar, j'approche aussi ILL (Nakamura Kouji), un artiste rock ENORME dont je parlerais plus tard, qui m'avais laisse « sur le cul » pendant l'enregistrement de son opus « Rock Album » lorsque j'étais encore stagiaire.
Le monde est petit, et c'est tout aussi bien ainsi car ce monde tout petit m'a ouvert les portes vers une toute autre école du rock et de l'alternatif japonais. Il y en a beaucoup qui pense que la jpop et le visual kei c'est tout ce qui fait la scène musicale japonaise. Mais il y a d'autres écoles, d'autres courants qui laissent pantois. L'enregistrement de ROVO a été un expérience énorme, chaque chanson durant pas moins de 10 minutes avec un démentiel medley final de 19 minutes... chaque musiciens de ce groupe joue a la perfection, aucune erreur, aucun « on la refait », aucun doute sur leur performance, sur leur qualité de jeux, aucune hésitation, aucun accord mal placé, aucune fausse note... la perfection a l'état pure. Les deux batteurs jouent jusqu'a épuisement, reviennent dans salle de contrôle en sueur, les tee-shirt sont changé à chaque prise. Bien que chaque chanson fasse plus de dix minutes je n'éprouve aucune lassitude, c'est un autre monde où il n'y a plus de place pour les structures classiques de la pop musique et son format de 3 minutes 30. C'est de la composition, de l'improvisation ou je ne sais quoi mais avec de simples mélodies, de lignes de basses répétitives on arrive a créer une véritable symphonie rock/electronica/alternatif dont il est de toute façon inutile de définir par des genres tant elle est unique. Pendant trois jours nous avons monté cet album qui ne comporte que cinq titres. Sorti en août, invité au concert du groupe au Hibiya Yaongai j'ai pu apprécier le résultat final. En live c'est tout bonnement démentiel, l'arène du Yaongai remplie a craquer de neo hippies, rockeurs alternatifs dansait sous le rythme diabolique de ROVO, je n'ai que rarement vu une telle ambiance dans un concert en plein air en plus. Il pleuvait mais cela n'a empêché personne de faire la fête.
ROVO fut également un épisode décisif qui décidait de mon embauche définitive ou non dans l'entreprise a l7epoque.
« Si tu réussis a gérer ça je vais me pencher un peu plus sérieusement sur ton cas » me souffla mon manageur la veille de l'enregistrement.
Non seulement je suis parvenu a le gérer mais j'ai aussi gagne la confiance de Masuko Tatsuki avec qui j'ai depuis fait d'autres enregistrements comme le groupe de percussionniste Orchestra Nudge Nudge, UA,Sakamoto Miu (fille de Sakamoto Ryuichi) et enfin une ouverture sur ILL qui ne s'est helas pas faite, enregistrement annulé a cause de la rapidité inhumaine de ce dernier a enregistrer ses chansons, obligeant a annuler la session qui devait avoir lieu dans notre studio a la fin de ce mois ci. Mais qui sait...
ROVO au Fujirock festival en 2003

