Les sessions se suivent sans se ressembler, le décor est toujours différent, chaque jour possède son ambiance unique, sa souffrance unique, ses joies uniques. Le parcours du combattant, l'instinct de survie et le dépassement de soi
Au Japon il est coutume que le stagiaire s'assoit a coté de l'assistant, les yeux rives sur le moniteur qui affiche les fenêtres du célèbre logiciel d'édition et de montage audio Pro Tools. Le seul et unique moyen d'apprendre est d'observer pendant des heures, répéter les mêmes gestes dans sa tête, compter les mesures, se mettre en situation, élaborer des simulations dans son esprit et tenter d'appréhender le moment ou l'on finira jeté dans la fosse aux lions. Je possédais un carnet toujours sur moi dans lequel je notais tout. Au bout de quelques semaines j'avais amassé un tas de mémos, de listes de micros, de commandes informatique et autres techniques de travail plus ou moins complexes. Le travail de l'assistant ingénieur est un travail unique qui ne ressemble à aucun autre, très complet, il demande une bonne culture générale et une très grande versatilité. Pour exercer ce métier il faut en effet avoir de solides connaissances en :
- Informatique
- Audionumérique
- Calculs mentaux divers (calcul de tempo rien qu'a un battement de main ou de pied, calcul des temps de delays)
- Electro-magnetisme, pour le calibrage et la manipulation des bandes analogiques
- Théorie et langage musical, savoir lire les partition que l'on reçoit a chaque début de séance, voir même être capable de réécrire ou écrire la partition a partir de zéro.
- Connaissance des instruments, du maniement des amplis de guitare, basse, cabines leslie, piano Rhodes etc...
- Langage MIDI pour synchroniser des boites a rythmes, des synthes, savoir faire de la séquence si besoin
Et bien sur toutes les connaissances techniques relatives au monde de l'audio tel que la préparation de la console de mixage, voir l'explication de la console pour les ingénieurs qui n'ont jamais touche au modèle disponible dans le studio. Connaître les différents types de micros (tube, condensateur, ruban, dynamiques etc...) surtout quand on manipule des micros prives de plusieurs millions de yens. Enfin ajoutez une bonne dose de sang froid quand il faut répondre au téléphone dans un vacarme sonore parfois démentiel et gérer sa session en même temps...
Toutes ces connaissances sont compilées dans mon carnet et résultent d'observations de questions et de petits cours improvisés en fin de séance. Ce qui me choqua c'était l'incroyable résistance physique des sempai (grand frère, ou plus techniquement travailleur plus ancien au sein d'un même poste), quelque soit l'heure a laquelle le travail peut bien terminer ils vont toujours de l'avant et ne sourcillent pas. Je me souviendrais toujours d'une séance ou nous avions fini à 9h du matin sur un enregistrement ultra pointilleux du groupe Going Underground, j'étais au bord du gouffre, mon sempai attentif a mes moindres gestes me filait quelques coups de bottes dans les chevilles pour me réveiller, il est extrêmement difficile de rester éveiller lorsque l'on est assis immobile sur une chaise au petit matin après plus de 15 heures de boulot dans les pattes. J'utilisais des techniques désespérées comme l'auto flagellation a coups de crayons dans les cuisses, les canettes de café, le Redbull ou le mordillage des lèvres, bref tout. Le lendemain mon manager m'a conseille avec une ironie de me mettre de l'alcool dans les yeux...
Pendant un mois mon rythme biologique a pris une claque monumental, habitant dans a l'époque le nord de Tokyo il m'étais impossible de rentrer chez moi par le dernier train et hors de question bien sur de se faire payer le taxi. Dans ce cas, le stagiaire est condamné a rester dormir au studio, un repos étant de courte durée puisqu'il faut être sur le pied de guerre a 10h pour faire le ménage et préparer le café. Sans parler des courbatures après une nuit passée sur un canapé ou une chaise quand le canapé est déjà pris ou quand il est trop effrayant de dormir seul dans le lobby, car un studio vide la nuit c'est très effrayant. Suzuki et moi ont repoussé nos limites, affalés chaque nuit a bouts de force, la mine ravagée. Il vient des jours ou l'on est tellement fatigué que le corps entre dans une espèce de transe étrange ou l'on ne sait plus si on dors ou si on est réveillé, le cerveau est une bouillie de neurones, on finit par sentir la sueur et la transpiration (pas de douche), la crasse... Lors de l'enregistrement d'un des albums du groupe Aquatimez Suzuki est resté 5 jours sans dormir et uniquement nourri aux bento du conbini du coin. Il a fini par craquer me laissant une opportunité inespérée de m'imposer comme le nouveau jeune loup dans la bergerie.